Témoignage : L’aventure du petit Léo avec les briques

Certaines rencontres professionnelles commencent comme un atelier parmi d’autres. Et puis, au détour de quelques briques, d’une construction, d’un regard ou d’une difficulté inattendue, elles deviennent une véritable aventure.C’est ainsi qu’ont commencé les aventures de ce petit garçon que l’on nommera ici Léo avec les briques LEGO®.

À l’époque, Léo était en grande section de maternelle. C’était un petit garçon avec des difficultés apparentes de communication et de motricité fine. Je ne connaissais pas précisément son histoire.

L’enseignante m’avait simplement proposé d’expérimenter des ateliers de LEGO® Thérapie avec un petit groupe de quatre enfants. Je ne connaissais ni les particularités de chacun, ni les raisons précises qui avaient conduit l’enseignante à constituer ce groupe. Je savais seulement une chose : la communication semblait compliquée.

Première rencontre : Léo et son avion

Pour commencer et faire connaissance, je propose aux enfants une activité toute simple : construire librement avec les briques LEGO®. Cela me permettait d’évaluer leur capacité à imbriquer les briques. Je voulais juste qu’ils manipulent et me parlent de leur construction. Une première évaluation sur le place technique des briques LEGO® DUPLO® et les mettre en confiance. Les quatre enfants plongent leurs mains dans les briques. Celui que l’on nommera Léo s’exécute également. Ils ont devant eux une grosse caisse de DUPLO® avec un large choix de briques.

Je les observe construire. À première vue, rien ne semble vraiment différent entre Léo et des autres enfants. Il manipule les briques, les assemble et réalise une construction libre.

Puis vient le moment de raconter. « Qu’est-ce que tu as construit ? »

Léo répond : « Un avion. »

Et voilà que l’avion décolle. Son récit devient une véritable aventure. Il invente, raconte, imagine. Son histoire prend de l’ampleur au fil des phrases. Je suis surpris. Ses camarades l’écoutent.

On m’avait parlé de difficultés de communication. Pourtant, à cet instant, Léo semble même parler plutôt mieux que ses trois camarades.

Une première question commence alors à apparaître dans mon esprit : Que se passe-t-il réellement avec Léo ?

Mais il est encore trop tôt pour le savoir.

Une tour, six couleurs et un premier doute

Lors de l’exercice suivant, je propose aux enfants de reproduire une construction présentée sur une image issue de la méthode six bricks®. Six briques DUPLO® de six couleurs différentes.  La première construction représente une tour.

Léo comprend le principe et parvient plutôt bien à réaliser la construction. Mais quelque chose m’interpelle.

Les couleurs ne sont pas respectées.

Je me demande alors si mes consignes sont suffisamment claires. À cet âge, les couleurs élémentaires sont normalement bien identifiées. Alors pourquoi Léo construit-il la forme demandée, mais pas avec les bonnes couleurs ?

Je note mentalement cette observation. Sans encore savoir qu’elle va devenir un élément essentiel de la suite de l’histoire.

Deuxième séance : quand Léo se fige

La séance suivante introduit une nouvelle dimension. Cette fois, les enfants doivent construire ensemble.

Chacun reçoit un rôle :

  • L’architecte lit le plan et donne les indications.
  • Le fournisseur cherche les bonnes pièces.
  • Le constructeur assemble les briques.
  • L’inspecteur du chantier vérifie la construction et demande les corrections nécessaires.

L’objectif est de travailler la communication, l’écoute, la coopération, la précision des consignes et la capacité à changer de rôle.

Mais ce jour-là, Léo change. Il ne veut plus communiquer. Il est comme figé. Bloqué.

Que se passe-t-il ? Est-il contrarié ? Fatigué ? De mauvaise humeur ? Quelque chose s’est-il passé avant l’atelier ?

Difficile de le savoir. Avec beaucoup d’aide, Léo finit tout de même par participer.

À la fin de la séance, je reste avec davantage de questions que de réponses. Et c’est précisément à ce moment-là que l’aventure prend une autre direction.

« Il est toujours comme ça »

L’enseignante me parle de Léo.

Elle me dit : « Il est toujours comme ça. »

Elle m’explique ses difficultés, ses réactions, ses moments de retrait. Elle soupçonne un trouble du neurodéveloppement. L’hypothèse semble alors plausible. Mais, ni elle ni moi ne sommes habilités à poser un diagnostic. Ces hypothèses restent même entre nous dans une conversation en professionnel.

Après tout, Léo présente des difficultés qui peuvent évoquer certaines particularités du neurodéveloppement : communication parfois compliquée, retrait, difficulté à entrer dans certaines activités, apparente maladresse dans certaines manipulations… Mais, des observations ne sont pas un diagnostic. Nous ne sommes pas formés à cela.

Et surtout, derrière un comportement, il peut y avoir bien d’autres explications.

Troisième séance : une journée pas comme les autres

Le troisième jour, j’arrive à l’école. La salle prévue pour l’atelier n’est finalement pas disponible.

La maîtresse m’explique que c’est également le jour de la visite médicale de l’ophtalmologiste à l’école.

Nous nous installons donc dans une autre salle.

Léo est à nouveau en retrait. J’essaie de le solliciter, de l’intéresser à l’activité, de lui proposer des constructions. Mais, j’ai beaucoup de mal à le mobiliser. Cette fois, ses camarades eux-mêmes vont le chercher. Ils l’appellent. Ils essaient de le faire participer.

Puis l’ATSEM vient chercher Léo. C’est son tour de passer devant l’ophtalmologiste. Léo quitte la salle.

Nous poursuivons l’atelier. Quelques minutes plus tard, la nouvelle arrive. Et elle va tout changer.

Le verdict de l’ophtalmologiste

Léo a une acuité visuelle très faible. Il ne voit pas correctement. Depuis toujours !

Pour lui, ce qu’il voyait était normal. Il n’avait jamais connu autre chose. Ses parents sont immédiatement contactés par le médecin. Et soudain, de nombreux éléments de l’histoire prennent un autre sens.

La difficulté à reproduire les couleurs. Les constructions qui ne correspondaient pas toujours au modèle.

Les moments de retrait. Les activités auxquelles il refusait de participer. Les situations dans lesquelles il semblait se bloquer.

Et surtout, cette impression qu’il était parfois en échec sans que l’on comprenne pourquoi.

Léo ne refusait pas. Il se protégeait.

Avec le recul, l’histoire de Léo devient particulièrement intéressante.Nous pensions chercher une explication du côté d’un éventuel trouble du neurodéveloppement. Mais ,le problème était ailleurs.

Léo ne voyait pas correctement.

Il ne le savait pas. Personne ne pouvait le savoir simplement en l’observant. Il avait grandi ainsi et avait développé ses propres stratégies pour s’adapter à son environnement.

Il s’était tellement adapté que son entourage pouvait difficilement imaginer qu’il rencontrait une difficulté visuelle importante. Il avait appris à compenser. À faire autrement. À utiliser ce qu’il pouvait voir. À s’appuyer sur ses autres capacités. Mais, certaines nouvelles situations devenaient trop difficiles.

Lorsque ses stratégies ne suffisaient plus, Léo pouvait se retrouver en échec. Et lorsqu’une activité devient systématiquement synonyme d’échec, il n’est pas surprenant qu’un enfant finisse par vouloir l’éviter.

Ce que nous interprétions comme un refus pouvait être une manière de se protéger d’une situation qu’il ne parvenait pas à maîtriser.

Une nouvelle paire de lunettes, une nouvelle aventure

Léo porte désormais des lunettes et bénéficie de séances de rééducation. Et petit à petit, son environnement devient plus accessible. La motricité fine n’était finalement pas le problème. La communication non plus.

Léo n’avait pas besoin que l’on « répare » sa façon de communiquer. Il avait besoin que l’on comprenne pourquoi certaines situations lui demandaient autant d’efforts.

Cette histoire m’a profondément marqué. Parce qu’elle rappelle une chose essentielle dans l’accompagnement des enfants : un comportement n’est pas toujours le reflet d’une difficulté cognitive, relationnelle ou comportementale.

Avant de chercher une explication complexe, il faut parfois revenir aux fondamentaux.

Est-ce que l’enfant entend correctement ? Est-ce qu’il voit correctement ? Est-ce qu’il comprend la consigne ? Est-ce que la tâche est réellement accessible pour lui ? Est-ce qu’il dispose des moyens nécessaires pour réussir ?

Et les aventures de Léo avec les briques LEGO® continuent…

Aujourd’hui, Léo est à l’école élémentaire. Je le croise encore régulièrement devant l’école lorsque j’accompagne mon fils.

Et, il y a une chose qui n’a pas changé. Léo adore construire. Les briques LEGO® sont toujours là. Elles sont même devenues une véritable passion.  Tellement passionné que ses parents ont parfois une relation beaucoup moins enthousiaste avec les briques LEGO® que lui… Car lorsqu’on aime construire, on laisse parfois quelques briques traîner au sol.

Et les parents de Léo savent désormais très bien ce que cela signifie de marcher sur une brique LEGO® pieds nus !

Je préfère retenir autre chose de cette histoire.

La petite construction libre du premier jour. La tour dont les couleurs n’étaient pas les bonnes.  Le silence de la deuxième séance. Les camarades qui viennent chercher Léo. Puis la découverte qui change toute l’histoire.

Ce que les briques LEGO® m’ont appris avec Léo

Les briques LEGO® n’ont pas permis de découvrir que Léo voyait mal. C’est l’examen ophtalmologique qui l’a permis.

En revanche, les ateliers ont permis de faire apparaître des situations dans lesquelles ses stratégies habituelles ne fonctionnaient plus.

Et c’est précisément là que l’observation devient essentielle. Une activité de construction donne à voir énormément de choses : la manière dont l’enfant observe, comprend une consigne, sélectionne une pièce, coordonne ses gestes, mémorise une information, communique, coopère, persévère ou renonce.

Mais elle donne surtout l’occasion de se poser des questions.

  • Pourquoi cet enfant réussit-il ici et pas là ?
  • Pourquoi cette consigne fonctionne-t-elle aujourd’hui et plus demain ?
  • Est-ce réellement une difficulté de compétence ou une difficulté d’accès à la tâche ?
  • Que nous dit le comportement de l’enfant lorsque nous cessons de l’interpréter trop rapidement ?

L’histoire de Léo me rappelle qu’un enfant ne doit jamais être réduit à ses comportements observables.

Derrière un « il ne veut pas », il peut y avoir un « il ne peut pas ».

Derrière un « il ne comprend pas », il peut y avoir un « il ne perçoit pas correctement ».

Derrière un « il refuse de participer », il peut y avoir un « je n’arrive pas à réussir ».

Et parfois, il suffit d’un nouvel éclairage pour que toute l’histoire change.

Cette aventure avec Léo et les briques LEGO® a commencé par une construction d’enfant.

Elle m’a finalement appris une grande leçon d’accompagnement : avant de chercher à changer l’enfant, cherchons d’abord à comprendre ce qui l’empêche de réussir.